Poisson d'Avril: mon meilleur souvenir.
01 avr. 2020Puisque les élèves envoient de merveilleux poissons d’avril et que je suis au dessin ce que Jean-Marc Foyot est au Marathon, voici une histoire réelle écrite sur un poisson d’Avril vécu.
Celui qui m’a le plus marqué et qui me fait beaucoup rire encore me replonge 45 ans en arrière à l’époque où j’étais enfant mince et chevelu. Nous avions une mère, sûrement les anciens modèles, qui appréciait les plaisanteries dans un sens et se mettait dans une rage colère quand on osait se moquer d’elle. Nous avions vite compris le sens unique des interdits nous concernant à son encontre. Excepté mon frère Philippe, le troisième de la fratrie et aîné de 5 ans vis-à-vis de moi. Pourtant la vie a prouvé qu’il était loin d’être sot dans le cadre professionnel mais il a, avec tout le respect que je lui dois et tout l’amour que je lui porte, une carence dans l’observation et l’analyse comportementales des individus qui l’entourent. On dira que cela fait tout son charme
Nous sommes dans les années 70 et en ce premier avril, mon frère, d’humour très joyeuse ce matin-là mais totalement inconsciente, avait décidé de jouer plusieurs tours pendables à notre maman. Afin de vous les faire découvrir les uns après les autres, replongeons tout ensemble, tel un retour en arrière cinématographique de ce mémorable jour.
Nous habitons à la campagne et comme tous les jours, mon père et ma mère sont partis dans le village voisin chercher le pain et le journal quotidien. Le temps est à la pluie et les nuages menaçants. Comme un bon mari macho, les anciens modèles, mon père conduit, ma mère sort acheter, mon père ramène. Mais arrivés à la maison, la pluie éclate et maman va comme à son habitude ouvrir le portail bloqué par une chaîne qu’un cadenas à numéro condamne l’accès. Il faut préciser que le chemin est long. 60 mètres exactement, je l’ai mesuré quand j’aimais courir. S’acharnant sur ce cadenas qui ne s’ouvre pas, et pour cause, mon frère a changé le numéro, maman s’agace très vite, s’énerve, peste. Mon père, fidèle à lui-même, laisse maman se débrouiller seule. La sonnette retentit, s’affole, prête à s’en casser le bouton. Nous comprenons, mon grand frère Dominique et moi, que notre frère plaisantin n’avait pas choisi le bon jour pour une telle blague. Il descend dare-dare et galope sous la pluie battante ouvrir à notre mère. Seuls ses bras, tels des sémaphores désarticulés sous un vent violent, expriment une colère explosive derrière le grand portail noir. Restés à la maison, Dominique et moi fonçons direction le bureau de mon père pour apprécier le spectacle de sa fenêtre donnant sur une vue imprenable sur le bout de l’allée. La voiture se rapproche. Nous nous cachons derrière les rideaux pour découvrir, et nous nous en doutions, le faciès décomposé de maman dans la voiture qui la ramène. Quant à Philippe, il revient seul et bien trempé.
Dès la porte d’entrée s’ouvrant au rez-de-chaussée, nous rentrons vite dans nos chambres, comme des lapins affolés, pour ne pas subir les dommages collatéraux et, silencieux, nous écoutons avec délectation l’ire de notre mère sur notre frère se dirigeant dans la salle de bain pour se changer.
C’est alors qu’un second cri déchire son énervement. La porte de la salle de bain a disparu. Je tiens à préciser que l’intimité des parents à notre époque est sacrée (j’ai vu une seule fois dans ma vie mes parents se déposer un baiser devant nous). Heureusement pour nous, le coupable est désigné d’office. Son prénom suit inexorablement le cri. Quant à mon père, fidèle dans son attitude zen, il a ouvert la porte de la salle à manger, déplié son journal sur la table et lit silencieusement les nouvelles comme si de rien n’était.
Je ne me souviens plus exactement des propos qu’elle tient et l’oblige à lui avouer les autres tours prévues. Heureusement pour Philippe, il ne reste que la moutarde sur la poignée de porte de la salle à manger que papa a ouverte quelques instants auparavant pour lire son journal. Maman se précipite, Philippe la suit, nous sortons de nos chambres comme si de rien n’était. La moutarde a disparu, rien dans la main de papa, rien sur le journal… Un mystère. Maman a beau chercher, rechercher, renifler. Rien de rien. Nous l’aidons, Dominique et moi, gentiment, tout en jetant quelques regards en coin sur Philippe, le roi de la blague. La moutarde n’a jamais été retrouvée mais connaissant mon père et son haut niveau de propreté, il s’est sûrement essuyé sur son pantalon, sur le dossier d’une chaise en tissu ou sous le dessous de la table…
De ce poisson d’avril mémorable, je tiens à décerner la médaille d’or à mon frère Philippe pour le choix, pour l’audace mais aussi pour la proie choisie. Jamais, je n’aurais osé, même encore aujourd’hui… Bravo Philippe (applaudissements), respect !!!
